Pendant la majeure partie de la dernière décennie, la question du pays qui domine le financement de la tech africaine appelait une réponse prévisible : le Nigeria, le plus souvent, avec le Kenya et l’Afrique du Sud se disputant les places suivantes. Le premier trimestre 2026 a raconté une toute autre histoire. Les startups africaines ont levé 705 millions de dollars dans 59 opérations réparties dans 14 pays, soit une hausse de 26,5 % sur un an, l’Égypte arrivant en tête avec 190 millions de dollars, devant l’Afrique du Sud avec 157 millions de dollars, le Kenya avec 94 millions de dollars, le Nigeria avec 78 millions de dollars et le Maroc avec 48 millions de dollars.
Cet ordre, avec le Nigeria en quatrième position, fait la une. La question la plus utile est de savoir ce qui l’explique, et si cela va durer.
Trois forces derrière l’ascension de l’Égypte
La première est l’ampleur de la demande. L’Égypte est l’un des pays les plus peuplés du continent, avec une vaste base de consommateurs jeunes et urbains concentrée dans quelques villes. Cette densité rend les entreprises tournées vers le consommateur, le commerce rapide, la fintech et la logistique plus faciles à construire et à faire passer à l’échelle que dans des marchés plus dispersés. Breadfast, l’entreprise de commerce rapide du Caire, en est un bon exemple, après avoir levé un tour de table de 50 millions de dollars mené par Novastar Ventures aux côtés de plusieurs investisseurs japonais.
La deuxième est le pivot du capital étranger. Alors que les fonds de capital-risque américains et européens se sont retirés des opérations africaines de premier tour au cours de 2025 et jusqu’en 2026, les investisseurs du Golfe et d’Asie ont intensifié leur présence, et l’Égypte, située à l’interface de l’Afrique et du Moyen-Orient, a capté une part disproportionnée de cet intérêt. Les startups égyptiennes lèvent de plus en plus auprès de fonds régionaux qui considèrent le pays autant comme une opportunité MENA que comme une opportunité africaine.
La troisième est la maturation de l’écosystème lui-même. L’Égypte a produit un vivier plus profond de fondateurs récurrents et d’entreprises à un stade plus avancé que la plupart des marchés africains, ce qui signifie moins de chèques, mais plus importants — le schéma qui fait monter un pays dans un classement du financement, même lorsque le nombre d’opérations reste stable.
Les réserves
Un seul trimestre ne fait pas une tendance, et la concentration peut jouer dans les deux sens. La position de l’Égypte repose largement sur quelques gros tours de table ; si l’on retire les plus grosses opérations, le tableau s’aplatit. Le pays porte aussi un risque macroéconomique réel. Les dévaluations répétées ont malmené la livre égyptienne, ce qui complique les rendements libellés en dollars et peut rendre les investisseurs étrangers prudents, même lorsqu’ils recherchent la croissance.
Se pose aussi la question de l’ampleur. Un financement concentré dans le commerce rapide et la fintech au Caire en dit moins sur un écosystème national en bonne santé que sur l’endroit où les plus gros chèques de ce trimestre ont atterri. Le total plus faible du Nigeria, à l’inverse, repose sur une base d’activité plus large qui n’apparaît pas toujours dans les montants mis en avant.
Pourquoi c’est important
Pour les fondateurs, la leçon est que le centre de gravité de la tech africaine se déplace réellement, non pas tant en s’éloignant du Nigeria qu’en allant vers une carte plus multipolaire où l’Égypte, et de plus en plus le Maroc, comptent davantage que le vieux raccourci Nigeria-Kenya-Afrique du Sud ne le laisse entendre. Pour les investisseurs, la montée de l’Égypte rappelle que le prochain dollar du capital-risque africain a autant de chances de venir de Riyad, Tokyo ou Abou Dhabi que de Londres ou San Francisco.
Que l’Égypte conserve ou non la première place tout au long de 2026 importe moins que ce que son ascension signale : le financement africain s’élargit et puise dans de nouveaux réservoirs de capital. La carte est en train d’être redessinée, et le pays qui l’a menée ce trimestre n’est peut-être pas celui que la plupart des gens auraient cité.





